[ retour ]

Fin



Ainsi a pris fin le voyage. Sur cette petite image... Elle est de dimensions réduites. L'homme, central, est légèrement penché vers l'avant. Il occupe la partie inférieure. Son costume sévère contraste avec la fragilité d'un visage encore enfantin. Un coussin a glissé d'un bras du canapé. Stoppé dans sa chute, en un fragile déséquilibre, il dissimule à demi celui, gauche, de notre personnage. Le mobilier est simple : à la gauche de l'homme qui feint de lire, à notre droite donc, l'esquisse d'un secrétaire, plateau vide, tiroirs hermétiques. Juste au-dessus, la lumière, solaire, se reflète sur la vitre de protection d'une gravure illisible. On devine ailleurs la base d'un cartel. Sur le mur qui ferme l'espace de l'image, épargné de l'éblouissement solaire par quelque obstacle invisible à nos yeux, le buste photographié d'un homme en tenue d'apparat. L'uniforme témoigne d'une autre époque. Celle du premier conflit mondial. L'homme du mur est un aviateur. Celui du canapé a le même visage et, semble-t-il, le même âge. L'image est colorée. Un examen attentif révèle de minuscules lacunes noires et blanches.

Origines

II y a de cela trois années pleines, nous fêtions « La ligne de partage » avec Thierry Girard. A lui, les villages, les champs et les bois. A toi, la ville... pour un jeu de mémoire... Plusieurs dizaines de kilomètres de rues et ruelles parcourus, très vite, en deux jours, pour t'assurer que rien n'avait là caractère d'exception. Je ne te proposais pas l'évidence architecturale des Salines d'Arc-et-Senans, ni les secrets espaces de la Camargue où tu avais rêvé. Il y avait en ces lieux trop d'histoire publique, trop de regards, faussement complices, comme autant d'obstacles à l'expression d'une parole cachée ou retenue. Simplement je te proposais une ville de province comme territoire, une ville banale comme prétexte à une création où se joueraient la fragilité, la violence et l'intime.

 

 

Tumulus



Cette ville, tu l'aborderas par sa périphérie, avec ce curieux parc, cette grotte artificielle, cette double excavation : terre arrachée au sol voisin, terre relevée, tumulus dressé à la mémoire d'autres hommes, ailleurs tombés. Terre simplement déplacée. Bilan matériel nul : creux de mémoire, théâtre de verdure où s'est joué longtemps le jeu de la vraisemblance, montagne creuse, ventre propice où surgit sans relâche le simulacre d'une apparition. Marie figurée, scène primitive et fondatrice du travail espéré : prendre et remettre, entre réel et vérité possible.

Prendre...



Prendre, du haut de ses arches, le sol sous le viaduc : univers figé - rien ne manque à l'image -, répétition – rien ne change mais tout pourtant est différence -. Mon regard se perd au jeu de la reconnaissance. Le champ photographique est paysage trop vrai, carte vivante. Je cède à la logique du vertige qui là devrait me prendre. Je crois à la couleur du lieu. Je m'en remets à ce que je vois. Je suis aveugle.





Incongrue, brisant la série familière, l'image m'offre d'abord en sa partie inférieure, une trace de pliure, rouge. Je reconnais l'homme, celui de droite, qui, ailleurs, sous un ciel rosé, au bras de son compagnon... Le sens se perd.  Il faut reprendre : l'appareil a plongé vers le sol, sous le viaduc, obstiné, aigu comme un tranchant de lame. La couleur, restaurée, ajoute à l'illusion. Je cède à la rassurante paresse de si faciles retrouvailles.  Anachronique, obscène, cette petite image vient briser l'illusion. L'espace se déchire, s'ouvre symétriquement sur ce point aveugle où la constellation des images soudain s'effondre. Point lumineux où la photographie, enfin, retrouve opacité et corps... Je le reconnais : même visage d'adolescent, même regard trop grave. Seize ans à peine - La photographie ne sais pas toujours mentir -. Je vois l'uniforme d'aviateur. Je vois aussi cette pliure horizontale colorée de ce même rouge si précieux à ma vue recouvrée...

Remettre, du haut de ses arches, le sol, sous le viaduc, dans l'instant d'une histoire. Oui, l'homme, peut-être, est venu jusque-là. Reconnaître.

Prendre, sur l'étroit passage, le temps de tes courses violentes, la dimension de ton vertige. Œil collé au viseur, corps meurtri, muscles rompus par le lourd appareil. Matière photographique rétive, déchirée dans sa chair, extrême. Toi te précipitant dans cette perspective, porte après porte, souffle court, vers le même et inaccessible point de fuite. Le mur, obstinément, venant briser ta course.

... et remettre





Remettre, sous le soleil de la Sainte-Victoire où tu repartais aussitôt, la couleur sur ce pan de mur ultime et prendre, là-bas, la vraie dimension de la lumière ici entrevue. Lumière et couleur que tu transposais ensuite sur cet autre mur bouchant la perspective de cette autre petite image mémoire du temps où, toujours dans son uniforme, mais cette fois assis dans un fauteuil de rotin, il riait à l'opérateur dont l'image floue et accidentelle d'un doigt maladroit masque pour moitié celle de la jambe gauche de son pantalon d'aviateur. Au dos de l'image, écrit de sa main : GOTTLIEB V. CONTA geb. 14 VIII. 1897... (illisible)... (Spandau 7 VII 1914). Il avait là dix-sept ans.

Cimetières





Cimetière de Wiesbaden : il est beaucoup plus jeune dans son costume marin et se penche - semble tomber - sur la pierre du caveau familial. La coloration aux albumines est ici plus sommaire, naïve, lacunaire. Cimetière de Chaumont : chacun de tes voyages devait t'y reconduire. A tes retours du sud, tu posais cette imagerie kitsch du souvenir et du regret éternel sur la grande table de l'atelier. Je lisais distraitement l'écriture : parrain, frère, beau-frère, grand-père, époux, camarade, cousine, papa. Parfois dans ce bric-à-brac d'angelots extatiques, de faux livres, de fleurs artificielles, de faux rubans de vrai marbre et de regrets manufacturés, je croisais du regard l'image en abîme d'un homme, d'une femme, médusés, anonymes.

Anonymes tous, sauf ce Fernand Lecauchois, mort au Champ d'Honneur, à Lorette, le 3 juin 1915 dans sa trente-deuxième année. Curieusement, ce jour anniversaire est celui de ma naissance, trente-deux ans plus tard, jour pour jour. L'œil s'anime à ces coïncidences

Tu ne parlais de cette étrange collection que pour redire la présence de ce petit carnet de guerre écrit quand il avait seize ans. Couverture noire, chants rouges du même rouge, débordant d'une écriture grave que nos yeux s'épuisaient à ne pouvoir déchiffrer.

Il fallut l'espace de ces trois années pleines pour que l'une - la collection – et l’autre - le carnet muet aujourd'hui  démantelé - en vinssent à se rassembler. Il fallut trois années pleines pour que de photocopies en fac-similés, de propositions provisoires en essais «pour voir», tu réalises ce geste «impossible».

Ville





Chaumont pour un jeu de mémoire : les chemins du quotidien, le hasard aussi, me ramènent là, dans la ville, où tu fis le choix de l'image et c'est grand honneur d'user de ce regard qui me fait voir ces espaces, non plus simplement familiers, mais au contraire et paradoxalement étrangers car investis, c'est à dire habités d'une nouvelle vraisemblance, pris noirs, blancs et remis somptueusement habillés de tes couleurs subtiles comme autant d'autoportraits

que tu nous aurais laissés. En ces trois années pleines, mon regard a grandi.

 

 

Vincent Cordebard  24 décembre  1990



[ retour ]